Un jour, les Pouillots en eurent marre des comportements des humains qui détruisaient leurs prairies, leurs haies, leurs forêts, leurs landes et – ils le suspectaient – l'intégralité de la planète.
Bien que bons chanteurs, leur système de vocalise ne permettait pas de tenir de longs discours enflammés. Ils n'en eurent jamais besoin pour se réunir ensemble – véloces, fitis, de Bonelli, siffleurs, de Pallas, à grans sourcils, ibériques, bruns, verdâtres, affins, boréals, des Canaries, de Hume, de Sibérie, hybrides et autres espèces plus discrètes – et préparer l'assaut contre les sociétés humaines.
Très intelligents, les petits passereaux avaient compris que l'Humanité entière n'était pas un problème en soi et qu'il fallait chercher et trouver les responsables chez les différents défenseurs et promoteurs du capitalisme, du productivisme, de l'extractivisme, du libéralisme économiques ainsi que chez les autoritaires et les conservateurs de droite comme de gauche.
En frappant principalement les lieux de productions et de décisions, en s'en prenant aux élites politiques, médiatiques et culturelles – notamment dans les pays occidentaux et super industrialisés – les Pouillots avaient fait d'une pierre deux coups. Ils avaient affaibli quelques uns des moteurs des oppressions et dominations tout en s'attirant les sympathies et le soutien des masses dans de nombreux pays.
Conscients des intersections et imbrications des luttes sociales, les rebelle à plumes avaient mis en place des assemblées populaires chargées de guider l'Humanité toute entière vers le Règne de la Justice sociale, du Progrès et de l'Adelphité. Ces assemblées, structurées sous forme de fédérations et divisées en instances d'échelle locale variable pour mieux répondre aux besoins de chacun'es, reposaient sur l'auto-détermination, la recherche du consensus, l'éducation et l'aide mutuelle. Les expériences personnelles, empiriques, scientifiques et académiques étaient mobilisées lorsque nécessaire afin de prendre en considération les besoins et les réalités de tout le monde sans perdre la transmission des savoirs. Les Pouillots veillèrent à ce que les questions sociales autrefois jugées secondaires, même par le camp des progressistes, soient toujours abordées : handicap, genre, culture, place des enfants et des ainé'es, santé mentale...
Largement occupés par tout cela, les phylloscopus, seircercus, tickellia et abroscopus trouvèrent le temps de détruire tout les modèles agro-industriels qui participaient à détruire les paysages et à dégrader les saisons, le climat, les océans, les vents et finalement toute l'architecture fragile qui servait de structure à l'existence. Ils commencèrent d'abord et plus fort dans le Nord global où les transitions écologiques étaient bloquées dans l'intérêt des profits et d'un statu quo dominateur, extractiviste, impérialiste et colonial que peu voulaient remettre complètement en question. Les Pouillots accompagnèrent ensuite toutes les sociétés humaines dans le basculements vers une agriculture végétalisée, raisonnable, adaptée aux besoins alimentaires (et quelques sanitaires et scientifiques) tout en s'intégrant le plus discrètement dans la trame naturelle.
Ce que l'on nomme aujourd'hui le “Soulèvement des Pouillots” fut un processus à la fois brutal et graduel. Il prit son temps afin de brusquer le moins de personnes possibles chez celleux qui comprenaient la nécessité du changement. Il prit de nombreuses formes, modelé par des caractéristiques locales et par un des impératifs naturels les plus absolus et justes : la diversité fait la force. Cela vaut pour les individu'es, les endroits où iels passent, les moyens de luttes qu'iels utilisent. Le Soulèvement eut des conséquences sur la Culture et l'Art qui sont devenues des fondamentaux essentiels de toutes les sociétés actuelles, accompagnement les décisions collectives et les chantiers de restaurations du vivant et des paysages.
Après avoir libérés les derniers peuples opprimés par les dictatures, après avoir détruit les dernières usines inutiles, après avoir aidé à installer et diffuser des technologies plus mesurées mais à même de convenir aux besoins de toustes, les Pouillots retournèrent dans leurs demeures. En se retirant dans les espaces revigorés et équilibrés, en abandonnant sans regrets leur charge et leur mission, ils montrèrent qu'ils avaient compris le danger inhérent au Pouvoir, qui doit toujours être détruit en étant divisé, dilué entre le plus de personnes possibles pour que sa corruption laisse le moins de traces.
Si certain'es croient comprendre un fond d'avertissement dans les chants des oiseaux qui piaillent partout désormais, il faut surtout y entendre les conseils avisés et aviaires des espèces qui sauvèrent et veulent protéger notre planète, ses habitant'es, ses milieux et ses équilibres.
N'oublions jamais le Soulèvement des Pouillots et espérons que leurs gazouillis résonneront longtemps encore et qu'aucun silence n'attire les murmures des temps passés.